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Des « fibrés » pour plus
de mâche !
Johann Wolfgang Goethe et son ami Schiller avaient identifié que
la poésie épique se caractérisait par les « motifs
retardants » : à lire l’Odyssée, nous
savons qu’Ulysse finira par rentrer à Ithaque, mais,
avant cette conclusion attendue, il devra passer chez Circé,
le cyclope, devant Charybde et Scylla, échapper aux tentations
des Lotomanes, aux rets de Nausicaa…
La cuisine bien comprise me semble analogue à cette poésie épique
: nous savons que l’assiette finira vide, mais nous devons
cheminer avant d’arriver à cet état. Et plus
nous y parviendrons lentement, mieux ce sera.
D’où l’importance de la mâche,
de la texture !
Quelles sont les possibilités ? Tout est possible, entre
le liquide, qui ne se mange pas mais se boit, et le solide, trop
dur pour en faire autre chose que de très petites bouchées… à condition
qu’il soit fragmentable facilement.
Les graduations, entre ces deux extrêmes, ont été décrites
par des formules, il y a quelques mois. Et il est frappant de voir
que la mode actuelle, des émulsions, des mousses, des gels,
ne nous fait arriver qu’à la première étape
après le liquide. De fait, ni les gels, ni les mousses,
ni les émulsions ne sont très fermes.
Comment faire mieux ? Regardons le monde naturel, observons les
aliments que nous mangeons. Il y a le turbot, par exemple, avec
sa texture tout à fait extraordinaire, quand la cuisson
est belle. Pourquoi cette mâche merveilleuse ? Et les œufs
de saumon ou les groseilles, avec leur délicieuse libération
de jus, une fois crevée l’enveloppe dure.
Dans ces divers cas, il y a toujours un liquide, ou un gel, une émulsion,
une mousse, dans une enveloppe plus ferme. Pour le poisson, par
exemple, l’enveloppe est celle des fibres musculaires, limitées
par le collagène. Idem pour la viande, les fruits, les légumes,
avec des tailles et des formes variées pour les « cellules » (les
espaces internes).
Pourrions-nous nous inspirer de ces systèmes naturels ?
Une proposition simple, ce mois-ci, mon cher Pierre : si tu fais
cuire des macaronis et que tu les réunis ensuite côte à côte
dans un verre, tu obtiens une compartimentation de l’espace
du verre. Coule dans alors une fine gelée, pleine de goûts
mais tremblotante, et laisse prendre au froid. La gelée
qui viendra entre les macaronis les soudera, tandis que celle qui
vient à l’intérieur figera délicatement.
Lors du démoulage, tu obtiendras une sorte de « chair
artificielle », dont le goût sera donné lors
de la mastication, une fois que les dents seront venues à bout
de la fermeté (relative) des macaronis.
Nous nous élevons dans l’échelle des fermetés,
mais à quoi bon reproduire ce que la nature fait déjà ?
Ah, si nous nous contentions de ce que la nature nous donne, il
n’y aurait pas de cuisine. Ces systèmes compartimentés,
nommons-les des « fibrés », sont un début,
une élévation en direction de la texture. Et tu pourras
leur donner le goût que tu souhaites. De surcroît,
c’est le principe qui compte.
N’oublie pas qu’une royale, aussi, est ce que les chimistes
nomment un « gel » : si tu coules de l’œuf
battu avec un liquide goûteux et que tu cuis les fibrés
ainsi emplis au four (classique, ou bien à micro-ondes…),
tu obtiendras des « fibrés chimiques », au lieu
des fibrés physiques obtenus avec de la gélatine
ou de la pectine.
A noter aussi que les macaronis peuvent être remplacés
par n’importe quelle autre matière alimentaire.
Et, pour finir, tu pourrais aussi partir d’un blanc d’œuf
où tu aurais dispersé de l’huile, comme pour
une de ces « mayonnaises au blanc d’œuf ».
Si tu coules cette émulsion dans le faisceau de pâtes,
tu obtiendras, en cuisant, une émulsion dispersée
dans un gel (ce que j’ai naguère nommé une « dispersion »)
dispersé dans un fibré. Autrement dit, ce sera une « dispersion
en fibré ».
Les possibilités sont immenses. Lesquelles choisiras-tu
? Et pour quel goût ?
Les recettes
:
« MACARONI A LA GELEE D’ARTICHAUT »
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