|
|
La
question du goût est paradoxale, en
cuisine … à moins qu’elle ne soit révélatrice
de l’acuité remarquable de nos perceptions.
Je m’explique : un bouillon, c’est essentiellement
de l’eau. Y sont dissoutes diverses molécules … solubles
dans l’eau : molécules sapides (celles qui donnent
de la saveur, en agissant sur les récepteurs des papilles),
molécules qui donnent de la couleur.
Et les molécules odorantes, dans tout cela ? Le paradoxe
est là : une molécule est odorante si elle s’échappe
dans l’air, pour venir stimuler les récepteurs olfactifs,
dans le nez. Il faut donc qu’elle soit petite, et insoluble
dans l’eau ! Autrement dit, on ne pourrait pas faire de bouillon
qui ait du goût, c’est-à-dire à la fois
de la saveur et de l’odeur.
Naturellement, cette présentation théorique est biaisée
: les molécules odorantes ont beau être peu solubles
dans l’eau, elles s’y dissolvent un peu, de sorte que
notre olfaction les perçoit, même en petites concentrations.
Et voilà pourquoi le bouillon a du goût.
Reste qu’en cuisine, l’introduction dans l’eau
de molécules plutôt insolubles dans l’eau est
une difficile question : souvent, les cuisiniers s’en sortent
en préparant des «émulsions», c’est-à-dire
en dispersant dans l’eau, à l’aide des molécules «entremetteuses»,
des gouttes d’huile où sont dissoutes les molécules
insolubles dans l’eau, mais solubles dans l’huile ;
les molécules entremetteuses ne manquent pas, entre les
protéines, les lécithines du jaune d’œuf …
Médiocre solution, toutefois, car les émulsions tournent,
ne sont pas stables à moins d’être saturées
en huile… La chimie peut-elle contribuer à l’avancement
de l’art culinaire, en trouvant une meilleure solution ?
Si la question est posée, c’est évidemment
que la réponse est donnée. Elle tient tout entière
dans le remarquable phénomène que vous observerez
si vous ajoutez du pastis à un peu d’eau : un trouble
apparaît. Le phénomène résulte du fait
que l’anéthol, qui donne le goût anisé au
pastis, est soluble dans l’alcool, mais pas dans l’eau.
Tant que le pastis est dans sa bouteille, l’anéthol
reste en présence d’assez d’alcool pour qu’il
soit soluble, mais quand on verse le pastis dans l’eau, l’anéthol
se trouve plutôt en présence d’eau, de sorte
qu’il se sépare, en microscopiques gouttelettes dispersées
dans l’eau.
Comment mettre cet effet en œuvre ? Imaginons que nous ayons
des molécules odorantes, très peu solubles dans l’eau.
Mettons-les dans l’alcool. Puis ajoutons cette solution à de
l’eau : un trouble apparaît, parce que les molécules
odorantes forment alors des gouttelettes microscopiques, dispersées
dans l’eau.
Mieux encore, ce trouble est assez stable : plusieurs jours après
la manipulation,
il subsiste.
Pierre, que feras-tu de cette solution ?
Les recettes
:
« BOUILLON
D’ARTICHAUT TRUFFE, PETALES DE CABILLAUD»
|