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Je me suis étonné, récemment, d’une pratique culinaire courante : bien des cuisiniers ajoutent de la crème à un liquide, puis font réduire. Rien que cette idée me choque… mais tu sais que je m’étonne du moindre phénomène. Ou, plutôt, j’ai appris à m’étonner de tout, parce que je sais que c’est en posant des questions d’enfant que l’on parvient à voir ce que les adultes ne voient plus. Parfois, on voit que le roi est nu, mais, parfois aussi, on voit des pistes pour proposer des idées nouvelles.
Ce mois-ci, je ne demanderai pas pourquoi l’on mange avec des couteaux et des fourchettes, dans des assiettes, ni pourquoi on mange assis, et non debout, couché, ni encore pourquoi on mange une entrée, un plat, un fromage et un dessert, ni pourquoi on veut toujours faire des accords vins-mets entre un vin et le fromage de sa région, ni ce que sont vraiment les terroirs. Non, ces questions sont socialement trop risquées ! Je me souviens des réactions d’auditeurs furieux, un jour que, à la radio, j’avais demandé s’il fallait mettre la cuisine française classique au musée… Pourtant, il n’y avait pas d’offense : après tout, on ne mettra la cuisine classique au musée que si on veut mettre la cuisine classique au musée ; si on ne le veut pas, on ne le fera pas, non ? Et puis, même, est-ce « possible » ? Certes, il y a des « conservatoires » pour l’enseignement de la musique, mais puisque la cuisine est un art, pourquoi pas des « conservatoires de cuisine », autrement dit des musées vivants ?
Et puis, que signifie « classique » ? Nos crèmes anglaises sont-elles vraiment classiques ? Au début du XXe siècle, on les faisait avec 16 jaunes au litre ! Immangeable aujourd’hui : on a réduit, modifié la recette, sans en faire tout un plat. Serait-ce que les cuisiniers ont le droit de tordre le bras à la tradition, mais pas les chimistes ?
Allons, passons. Passons vite pour ouvrir des yeux d’enfants qui nous conduiront à des pratiques –et peut-être des produits !- nouveaux !
Revenons à notre réduction d’un jus crémé. Oui, la pratique m’étonne, parce que quelle belle odeur, au dessus de la casserole ! Pour le chimiste, qui voit le monde microscopique avec les yeux de l’esprit –disons la théorie chimique-, c’est du gâchis : pense à toutes ces belles molécules odorantes qui sont perdues, et finissent dans les hottes aspirantes, au mieux dans les cuisine. Ne vaudrait-il pas mieux qu’elles finissent dans les assiettes ? De même que le comédien doit « jouer », feindre la mort, la joie, la tristesse, l’émotion… sans les ressentir, le cuisinier ne doit-il pas faire tendre tout son art à faire arriver dans l’assiette un produit aussi goûteux que possible, sans en perdre une miette en chemin ?
La crème est une de ses meilleures armes, pour y parvenir. Oui, la crème.
Car la crème contient de la matière grasse et de l’eau. L’eau dissout les molécules sapides, et la matière grasse dissout les molécules odorantes. Autrement dit, tout ce qui accompagne la crème, lors d’une cuisson où elle est présente, a des chances de rester piégé, à condition qu’il y ait un couvercle. Prends le cas des truffes, par exemple. La cuisson classique, dite en cassolette, est d’une remarquable intelligence empirique. En effet, dans la petite casserole, on met une truffe, du champagne, de la crème, sel et poivre, puis on chauffe : la truffe libère des molécules odorantes qui vont se dissoudre dans la matière grasse de la crème ; la truffe libère aussi des molécules sapides, qui, elles, vont se dissoudre dans la « phase aqueuse » faite par le mélange du champagne et de l’eau de la crème. Bref, tout ce qui sort de la truffe est retenu… à condition que l’on n’ait pas chauffé et que l’on ait ajouté un couvercle !
Oui, un couvercle, contre lequel les vapeurs viennent se refroidir, et, se recondensant, remettre dans le liquide les molécules qui auraient été éliminées par l’évaporation.
D’où la règle très importante à ajouter pour ce type de cuisson : il faut cuire dans la crème, sous un couvercle.
Le hic, c’est la réduction ! Oui, parce que, alors, l’eau de la préparation est évaporée. Or l’évaporation de l’eau entraîne avec la vapeur les molécules odorantes. C’est même un procédé ancien de la parfumerie que l’extraction des huiles essentielles à la vapeur d’eau. Si on veut faire chic, on peut dire « hydrodistillation », mais c’est la même chose (évidemment, on recondense les vapeurs, pour récupérer une huile essentielle qui flotte sur l’eau recondensée).
Alors, comment faire pour avoir une sauce liée, quand on veut crémer ?
Cela me paraît tout à fait évident : puisque la réduction fait partir les molécules odorantes, une première solution consiste à distiller, disons simplement à récupérer les vapeurs de la réduction, puis à remettre dans la casserole la partie « huile » qui a été récupérée : ce sont des odeurs à l’état pur !
Pas pratique pour les petites quantités. Alors je te propose l’analyse suivante : la réduction permet d’éviter qu’il y ait trop d’eau dans la préparation, ce qui force à réduire. Or la crème apporte de l’eau au jus ou au produit initial, ce qui force à réduire.
Pourquoi ne pas réduire la crème par avance, doucement, en grande quantité, comme on fait pour le beurre clarifié, afin d’obtenir un produit concentré en matière grasse de la crème, que l’on ajouterait au produit ou au jus. Un couvercle, un petit chauffage qui n’élimine pas l’eau, et le tour serait alors joué !
Enfin, pourquoi ne pas imaginer que les cuisiniers réclament aux fabricants des crèmes déjà réduites, qu’il suffirait d’ajouter aux préparations, afin d’éviter les réductions ?
Pierre, tu choisis quelle solution ?
Hervé This
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