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L’étude
des juxtapositions culinaires est en retard sur celle des juxtapositions
de couleurs, en peinture.
Ce dernier art doit beaucoup au chimiste français Michel
Eugène Chevreul (1786-1889), réputé dans le
monde entier pour ses travaux sur la chimie des graisses.
Toutefois, Chevreul s’est aussi fait connaître des
peintres pour sa « loi du contraste simultané des
couleurs » : sollicité par les teinturiers de la Manufacture
des Gobelins, qui se plaignaient que certaines couleurs donnaient
de mauvais résultats, il découvrit d’abord
que certaines teintures n’étaient chimiquement pas
stables ; puis il observa que d’autres teintures, pourtant
chimiquement stables, ne donnaient pas les résultats qu’on
attendait d’elles. C’est ainsi qu’il découvrit
que les couleurs sont contaminées par les couleurs voisines.
Plus précisément, il démontra qu’une
couleur est influencée par la couleur complémentaire
de la couleur voisine. Voila pourquoi le blanc qui jouxte du bleu
semble jaune (le jaune est le complémentaire du bleu). Voila
aussi pourquoi du vert et du rouge semblent parfois « clignoter »,
ou « vibrer » : le complémentaire du vert est
un rouge qui aura peu de chances d’être exactement
celui d’à côté, et on observera un phénomène
de battements (un phénomène analogue peut-il se produire
en cuisine ?). Quel serait l’équivalent culinaire
de la loi du contraste simultané des couleurs ?
Je pose différemment la question : quel goûts, rapprochés,
se modifient mutuellement ? A la clé de cette question,
la possibilité d’une analyse encore jamais faite,
qui ferait pendant à celle de Chevreul. L’enjeu est
de taille, quand on sait que la découverte de la loi du
contraste simultané des couleurs engendra l’école
néo-impressionniste représentée par des peintres
de la stature de Delaunay !
Quelques lois de la cuisine
Evidemment, quelques lois s’imposent, tant elles sont évidentes
:
Loi de la
juxtaposition : un ingrédient paraît fade
s’il est placé à côté d’un
autre ingrédient de même goût, plus soutenu.
Mais ce dernier sera alors rehaussé.
Loi de la
longueur : un goût paraîtra plus long en
bouche s’il est mis dans plusieurs contextes de rétention
différents (cette loi fera l’objet de développements
ultérieurs, quand nous examinerons les moyens techniques
utilisables pour donner
de la longueur en bouche).
Loi du support
: tout ingrédient en masse peut servir de
support à des composés aromatiques ou sapides pourvu
que sa concentration en ces molécules soit inférieure.
Par exemple, des framboises dans du fromage blanc.
Loi de la
constitution : un plat aura davantage de longueur s’il
a une tête, un corps et une queue. Par exemple, un pain perdu
(support du beurre, note de queue), avec des abricots caramélisés
(notes de corps et de queue) et une feuille de menthe ou du jus
de menthe (note de tête).
Loi de la
dominance : une masse d’une saveur majoritaire
doit toujours être réveillée par une autre
masse. Par exemple, un plat très sucré doit être
acidifié. Un plat très acide doit être adouci.
Toutefois,
on a un aperçu du contraste simultané des
goûts quand on prépare trois préparations,
fondées sur une même base, à laquelle on ajoute
un ingrédient odorant ou sapide, soit en concentration moyenne,
soit en forte concentration. Selon l’environnement de la
préparation moyennement aromatisée, on perçoit
celle-ci très aromatisée (quand elle est proche de
la préparation de base), soit peu aromatisée quand
elle est proche de la préparation fortement aromatisée.
Une illusion
gustative : le goût change selon son environnement
!
Hervé This
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