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Nous sommes successivement
passés
du rythme au contraste. Cette fois, j’invite le chef à jouer
du « gradient ».
Gradient ? Un mot de science pour dire ce que la peinture nomme le
dégradé. On passe régulièrement du jaune au
bleu, quand on change la teinte, du blanc au vert quand on change la saturation
d’une couleur fixe. Gradient est un terme plus large, qui invite
l’artiste à plus de possibilités.
Bien sûr, il y a le dégradé visuel, en cuisine comme
en peinture : d’un fromage blanc, on peut aller à la confiture
de fraises, en augmentant régulièrement la quantité de
confiture rouge mêlée à la crème. Toutefois
le cuisinier sait ne pas s’arrêter à la couleur, à l’aspect
visuel, car c’est en bouche que tout se tient.
Un bon exemple, déjà connu mais insuffisamment théorisé,
est celui de la cuisson à l’unilatérale : un
filet de poisson ainsi cuit est plus ferme dans sa partie inférieure,
plus moelleux, voire gras (pour une pièce de saumon, par
exemple) dans sa partie supérieure. La variation régulière
de cuisson, le « gradient », s’accompagne inévitablement,
dans ce cas, d’un gradient de goût : il y a le goût
de cuit de la base, et le goût de frais du sommet.
Un autre exemple, également inventé par l’empirisme
culinaire, est celui du rôti de bœuf saignant :quand
on tranche la viande, on voit bien le gradient de cuisson, avec
des zones de différents degrés de cuisson : du saignant
et rouge au centre, on arrive régulièrement au brun
sec, voire croustillant, de la périphérie.
Des gradients de goût
Et avec des légumes ? Et avec des crèmes ? Et avec… Mille
possibilités s’offrent à qui veut jouer de
ces gradients de cuisson. Qui ne sont pas le fin mot de l’histoire
! Pourquoi ne pas jouer d’une seule variation,
au lieu de toutes à la fois. Faire diffuser des liquides
aromatiques et sapides d’une zone vers le reste de la pièce.
Injectons un jus corsé dans une viande, à partir
d’un point, et nous aurons un dégradé de jus
de viande dans la pièce. Cuisons un filet de poisson au
four, en le couvrant d’herbes aromatiques, et nous obtiendrons
un dégradé du goût des herbes.
Tous les gradients sont permis : de température (du chaud à la
base au froid au sommet, ou bien l’inverse), de texture,
d’arômes, de sapidité… Le choix du gradient
fait sens, et l’œuvre culinaire naît du choix
du cuisinier.
De surcroît, la cuisine est temporelle plutôt que
spatiale : à la juxtaposition spatiale des goûts peut
s’ajouter la juxtaposition temporelle, c’est-à-dire
la perception successive des goûts, en raison d’une
libération différée dans le temps des molécules
aromatiques ou sapides.
Comment tenir compte de ce phénomène ? D’autres
dimensions existent-elles ?
Hervé This |